Mieux communiquer


À partir du moment où les enfants savent s'écouter, et à partir du moment où nous savons les écouter, on peut enfin apprendre à communiquer à plusieurs ! Car il y a une difficulté à prendre en compte : le nombre de participants.
Communiquer à plusieurs peut s'avérer compliqué, et pour au moins 2 raisons:
Les filtres personnels : nous avons des croyances, des émotions différentes, et des expériences qui nous influencent.
Les malentendus : ils naissent par manque de clarté dans le discours. Et plus on est nombreux, plus le message se noie.
On va voir un peu plus bas comment faire sur le plan technique. Mais d'abord, je dois attirer ton attention sur un point important. Ta posture. Car pour communiquer clairement, il faut déjà que les enfants osent communiquer.

Travailler ta posture
Pour aider les enfants à communiquer librement entre eux, tu dois changer ta posture. Je m'explique.
L'adulte a une posture surplombante et l'enfant est souvent en-dessous de lui. Ce qui en résulte : les enfants n'osent pas toujours s'exprimer devant nous, ou alors ils nous diront ce qu'ils pensent que nous souhaitons entendre. Comment peut-on les aider s'ils ne nous ouvrent pas les portes ?
Ce que tu dois faire ?
Être impartial.e, comme nous l'avons vu dans le module précédent. La pratique de la philosophie pour enfants implique que les enfants soient honnêtes pour que leur parole soit authentique. En d'autres termes, leur parole doit exprimer leur vérité profonde plutôt que de refléter des habitudes superficielles ou des conventions. La philosophie vise à remettre en question les évidences et les conventions, ce qui en fait une excellente méthode pour encourager la réflexion critique chez les enfants.
Pour y parvenir, les enfants doivent abandonner leur rôle d'élève, toujours sûrs de connaître la réponse ou pour réussir leurs évaluations. Ils sont habitués à donner des réponses justes pour obtenir une bonne note et la validation des adultes. En atelier philo, nous enseignons aux enfants à s'affranchir de cette image et à sortir des sentiers battus pour penser librement par eux-mêmes.
Il est probable que l’enfant répète des idées entendues ailleurs sans y avoir réfléchi lui-même. Il est tellement habitué à son rôle d’élève et d’enfant, qu’il ne sait pas toujours qu’il a une pensée qui lui est propre. Parfois, les enfants cherchent à plaire aux adultes en pensant qu'il y a une réponse "correcte" à donner.
Pour éviter que l'enfant n'essaie d'adopter les idées des autres pour se faire accepter, il est important de l'aider à se libérer de cette pression. Car un enfant qui cherche constamment l'approbation de l'adulte ou des autres ne peut pas développer sa pensée critique ou son autonomie. En libérant sa pensée et son expression, l'enfant pourra sortir de son rôle d'élève qui détient la vérité, et apprendre à échanger avec les autres en explorant des idées variées.
Ajuster votre posture est la clé pour des ateliers fructueux pour les enfants.
Ce que vous devez faire est

Être vigilant

Tu vas apprendre à être vigilant.e car naturellement, quand les enfants se trouveront en face de toi, ils auront leur posture d'enfant et se sentiront soumis à ta posture.
Dans le 1er module, quand je t'ai parlé de l'atelier sur le harcèlement scolaire, je t'ai dit que j'ai flairé le "bon élève" dans les réponses que les enfants ont donné.
C'est ce que je veux t'apprendre : l'enfant va vouloir te plaire en donnant les réponses qu'il pense que tu veux entendre.
Pour une bonne communication, tu vas pouvoir le rassurer sur ce point en disant qu'il y a plusieurs points de vue en philosophie.
Pose toi cette question
Est-ce que tu as envie d'être cet adulte sur leur chemin qui les aidera à se libérer d'un carcan ? Qui les aidera à se révéler à eux-mêmes ? Qui les aidera à se voir différemment ? Qui aidera l'enseignante à les voir différemment ?
Le 03/12/2024, j'ai reçu un message d'une jeune fille qui a suivi 2 ans d'ateliers philo avec moi, elle avait 13 et 14 ans à l'époque. Elle s'appelle Valentine et elle m'a retrouvée sur Instagram.
Elle m'a envoyé le plus beau des messages que j'ai pu recevoir.


Si tu te positionnes différemment devant les enfants, tu obtiendras d'eux quelque chose de différent. Des enfants autonomes et libres de penser. Mais pour ça, ils doivent sortir de leur posture d'élève et des exigences d'être un bon élève ou un bon enfant.
Imagine aider les enfants à s'affranchir de l'image du bon élève, qui est pressuriante pour
1. les enfants qui sont bons élèves et qui ne veulent pas renoncer à cette étiquette, donc auront peur de dire des bêtises
2. les "mauvais élèves" qui auront peur des dires des bêtises et de confirmer leur image de mauvais élève.
Si tu es là, je sais que tu es sensible à ce message, et que tu ne supportes pas de stigmatiser les enfants dans des rôles qui les stressent, les dévalorisent, les rendent malheureux.
Comment peut-on communiquer avec les autres si on a peur de perdre quelque chose : notre statut ou notre dignité ?
La parade ? Créer une communauté de recherche

Pour que les enfants sortent de leur posture de bon élève, ils vont devoir devenir des enquêteurs ! Et ça c'est amusant.
😂
En atelier, les enfants forment ce qu'on appelle "une communauté de recherche".
Ils vont construire ensemble une "carte mentale" qui répond à une question ou qui donne du sens à un mot, car souvent, les conflits sont issus de malentendus.
Une des difficultés en communication, c'est qu'on n'a pas tous la même représentation des situations, et un mot n'a pas toujours le même sens d'une personne à l'autre. Pour construire cette carte mentale commune, il faut donc bien communiquer ses idées.
En plus de favoriser la communication, réfléchir au sens des mots permet de mieux se connaître les uns les autres, de travailler la nuance et le vocabulaire. Car parfois nous proposons un mot pour décrire quelque chose, alors que ce n'était pas le bon.
Commençons par toi
Dans un atelier sur le beau, je montrais aux enfants des images en demandant si ce qu'ils voyaient étaient beau ou pas. Méthode simple et super efficace au passage.
Et dans les réponses, les enfants décrivent l'image, ce qu'ils aiment et en viennent à conclure "c'est joli".
Est-ce que tu remarques quelque chose ? Un glissement de sens ? Prends le temps de relire ces 3 dernières lignes.
.....
Je demandais si c'était beau et on me répond c'est joli. C'est très simple, la question à poser est:
est-ce que beau et joli c'est la même chose ? Et on définit le beau par opposition au jolie.
Ce n'est pas difficile à faire car, avant d'animer ton atelier, tu vas te préparer (si on est amené à travailler ensemble, j'ai des techniques à partager pour se préparer à animer un atelier philo).
Et quand tu voudras faire un atelier pour définir le sens d'un mot, tu iras voir dans le dictionnaire les synonymes du terme.
Je te donne un exemple.

Voici une partie de la définition du mot travail dans le dictionnaire Larousse.
Le seconde partie me propose des synonymes. On voit que le mot "métier" est un synonyme. Et bien nous demanderons aux enfants si un métier et un travail c'est la même chose ! Et pour les aider à réfléchir, il nous suffit de leur demander des exemples.
En faisant ce travail de fourmi, on améliore la communication.
Les fonctions de la communication

La communication a deux fonctions qu'on va examiner :
Une fonction informative : on transmet ses idées
Une fonction relationnelle : on crée du lien
Chaque message peut être interprété en fonction de l'expérience et des émotions de celui qui reçoit le message. Il y a donc des outils concrets qui aident à communiquer ses idées et à entrer en lien avec les autres.
Comment faire concrètement pour apprendre aux enfants à mieux communiquer en atelier philo ?

Bien transmettre ses idées
En atelier philo, j'apprends aux enfants à s'exprimer avec clarté. Si ils donnent beaucoup d'idées d'un coup, je vais leur demander de synthétiser en une seule idée, la plus importante pour eux. Car quand une idée est trop longue, on ne la comprend pas très bien et on écoute moins bien.
Pour ce faire, j'invite les enfants à reformuler leur idée, et les autres à reformuler la sienne pour m'assurer de la bonne compréhension du message envoyé (et vérifier aussi qu'ils s'écoutent). Et c'est intéressant car en reformulant l'idée d'un autre, on peut voir si ils parlent de la même chose. Et si la reformulation ne correspond pas à l'idée initiale, c'est une chance incroyable car on va pouvoir travailler la communication.
Attention : ça ne veut pas dire qu'on bride l'enfant en lui demandant de réduire sa tirade à une idée. On lui apprend à mieux communiquer en prenant son temps. C'est beaucoup plus efficace !
Autre astuce, pour leur apprendre à communiquer à plusieurs et les transformer en communauté de recherche, je les invite à prendre la parole pour apporter des idées nouvelles ! Ce qui a été dit a déjà été dit, on peut donc avancer grâce à d'autres idées. Cela permet de penser collectif et pas de façon individualiste.

Une simple image comme celle-ci peut servir de support de réflexion.
Qui a raison ?
Pourraient-ils avoir tous les deux raison ?
S'il n'y avait qu'une vérité, comment pourrions-nous la connaître ?
Est-ce qu'on voit toujours la même chose quand on regarde quelque chose ?
Qu'est-ce qui pourrait les aider à comprendre ce que voit l'autre ?
Avez-vous déjà été en désaccord avec quelqu'un parce que vous voyiez les choses différemment ?
Que peut-on faire quand on n'est pas d'accord avec quelqu'un ?
Est-ce que tu vois la portée de ce genre de dialogues ? Ce qu'on est capable de transmettre aux enfants avec de simples questions ?
🧡
Ce genre d'activité te permet de parler des obstacles à une bonne communication et d'en instaurer les bases.
Maintenant que tu as découvert une façon de poser les bases d'une bonne communication, je vais te parler de son autre facette, la création du lien.
Créer du lien
Dans le 1er module, j'ai dit que l'atelier de philosophie était plus que de la philosophie et plus qu'une simple discussion.
On va se concentrer sur le second aspect : l'atelier philo n'est pas une simple discussion.
Si c'était une simple discussion, tu n'aurais pas besoin de moi ou de lire ces quelques pages de cours.
Si tu veux leur apprendre à penser par eux-mêmes et avec les autres, il faut savoir comment mener l'atelier pour atteindre cet objectif honorable.
Imaginons que tu poses une question aux enfants comme "Faut-il aider des inconnus ?". Chacun y répond. Mais tu ne crées pas de liens entre les réponses et entre les enfants. Que se passera t-il ?
Tu vas te retrouver avec un catalogue d'idées ou d'arguments. Et je peux te garantir qu'avec un catalogue il est très difficile de rebondir sur ce que disent les enfants et de créer cette communauté de recherche où les enfants co-construisent leur réflexion.
Bon, maintenant, on fait comment concrètement ?
On prend son temps !
C'est la clé d'un super atelier philo. Et ce pour plusieurs raisons.
Si les enfants se précipitent pour répondre 👉
Ils ne réfléchiront pas en profondeur
Si le rythme de l'atelier est trop rapide 👉
Les enfants qui ont besoin de plus de temps pour réfléchir seront mis de côté
Si tu laisses trop d'enfants s'exprimer sur UNE question 👉
Tu seras perdue face à tout un tas d'idées et ne saura pas comment relancer la discussion.
Si les enfants se précipitent pour répondre 👉
Si le rythme de l'atelier est trop rapide 👉
Si tu laisses trop d'enfants s'exprimer sur UNE question 👉
Ils ne réfléchiront pas en profondeur
Les enfants qui ont besoin de plus de temps pour réfléchir seront mis de côté
Tu seras perdue face à tout un tas d'idées et ne saura pas comment relancer la discussion.
En faisant ça, tu permets aux enfants de prendre leur juste place. Ni trop envahissante, ni trop discrète.
Quand on laisse le temps pour penser et qu'on intègre les silences pour réfléchir, on voit des mains qui se lèvent plus tard, signe que les enfants avaient besoin de temps pour réfléchir.
Dernier exemple sur le glissement de sens
Prenons l'exemple d'un atelier sur la violence. La violence est un sujet important à aborder avec les enfants. Ils y sont soumis ou le sont avec les autres. Mais la violence est aussi complexe que variée. À définir, ça peut vite être un casse-tête, surtout si les enfants ont peu de vocabulaire. Et si on n'a pas appris les outils qui nous permettent d'animer un atelier philo sur la violence, on risquerait de se limiter à la violence physique et verbale, alors qu'il en existe d'autres.
On va les faire penser sur ce thème, mais avant ça, il nous faut un support et une méthode.
Je t'invite dans mes coulisses !
Comment je suis passée de ça 👉

à ça !

C'est très simple !
Je suis allée sur le site de François Galichet en prenant son photolangage sur la violence.
J'ai montré aux enfants toutes les images en même temps (il y a d'autres méthodes, mais pour mon objectif, c'est celle-ci que j'ai choisi).
Au début, je leur ai demandé de faire un classement de l'image la plus violente à la moins violente. Au bout de 5min j'ai fait marche arrière : trop compliqué ! On se perd. J'ai donc choisi une autre méthode d'animation.
"On va regarder les images et les trier selon leurs points communs, et mettre une étiquette pour les décrire."
Ça a de suite fonctionné. Résultat, au fur et à mesure de la discussion on est passé des violences physiques, facilement identifiables, aux violences légitimes, en nuançant le jugement.
À la sortie de l'atelier, ils étaient capables d'identifier différentes formes de violences, en allant plus loin que le simple "violence physique et verbale".
Ensuite, ils ont trié les catégories de la plus à la moins violente (si c'est possible ?), et ont questionné les raisons de la violence et les conséquences de la violence.
Pour être capable d'animer un atelier comme celui-ci, il faut simplement connaître
Les différents supports pour amener l'aspect ludique à l'atelier
Les différentes méthodes d'animation du support choisi
Avoir défini son objectif : le mien est de définir la violence ici
Pourquoi avoir connaissance du support et des méthodes différentes ?
Pour faire comme j'ai fait : me rendre compte que mon premier choix d'animation n'était pas le bon, et faire marche arrière instantanément.
Mais aussi pour savoir quelles compétences je développe chez les enfants, c'est-à-dire quelle trace je laisse derrière moi.
Quand on a ça en main, et qu'on sait quelles compétences sociales et cognitives on va développer chez les enfants en fonction du choix de notre activité, on a TOUT gagné !
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