L'écoute

Savoir écouter est essentiel si on veut animer des ateliers de philosophie.

Toi, tu dois écouter activement, et les enfants doivent s'écouter activement.

Il y a plein d'obstacles à l'écoute, mais je vais développer un obstacle : la petite voix dans notre tête.

Nous avons des valeurs, des émotions. Ce qui en résulte, c'est que lorsqu'un enfant dit un propos difficile à entendre, ou une idée avec laquelle nous ne sommes d'accord, on va avoir automatiquement une petite voix dans sa tête qui aura envie de réagir. Alors même que nous savons que la philosophie a pour but de les faire réfléchir et qu'il faut écouter les enfants attentivement. Pourquoi ?

  • Parce qu'on veut aider l'enfant à voir les choses autrement

  • Parce qu'on est humain ou humaine, pas un robot, et qu'on a des émotions

C'est pareil pour les enfants. Ils ont des petites voix qui parlent pendant que les autres parlent, et ça peut bloquer l'écoute et la communication.

Alors comment faire pour les aider à s'écouter pour mieux communiquer et penser différemment ?

Je les invite à reformuler ce que les autres ont dit mais avec leurs mots, je demande si untel reconnaît son idée ou si quelque chose a été rajouté (une surinterprétation en somme), je mets en lien leurs idées pour que ce ne soit pas un échange où chacun va de son idée sans prendre la peine d'écouter celle des autres, je leur apprends à prendre la parole de façon plus concise et claire. Car oui, un des obstacles à l'écoute, c'est aussi quand une personne parle trop longtemps 😆.

Mais nous aussi, nous devons apprendre à écouter les enfants.

Quand on est animateur ou animatrice d'ateliers de philosophie, il faut faire attention à ne pas influencer les enfants, sinon on prend le risque de les empêcher de penser par eux-même, c'est dommage non ?

Je vais donc te montrer un extrait d'atelier philo qui parle de ce thème, avec des idées difficiles à entendre.

Et tu vas voir que l'animateur, au lieu d'écouter et chercher à comprendre, essaye de faire changer l'enfant d'avis, ce qui n'est pas du tout efficace.

Je ne cherche pas à discréditer l'animateur qui est, ici, Frédéric Lenoir. Au contraire. Je trouve très rassurant de voir que ça arrive à tout le monde d'avoir des difficultés à faire fi des propos des enfants, surtout quand ce sont des propos qui nous touchent profondément. Néanmoins, ce n'est pas une fatalité et nous pouvons faire différemment pour encore mieux aider les enfants.

Je te laisse découvrir cet atelier philo, et ensuite on en parle.

La complexité de cet atelier

La tentative de l'animateur pour faire voir aux enfants les choses sous un autre angle n'est pas forcément la bonne.

Et il nous dévoile à quel point ce qu'il entend est triste et le touche en réalité.

Malgré son savoir faire, il ne peut s'empêcher d'exprimer ce qu'il éprouve avec des phrases comme

"Bah c'est dur ..."

"C'est peut-être mieux non ? D'utiliser la raison au lieu de frapper ?"

Il essaye de lui montrer une autre voie. Sauf que ...

Un autre enfant renchérie et ne se décourage pas. Il dit "je préfère frapper" car sa petite soeur ne l'écoute pas, et il en a marre.

Et l'animateur lui dit "et quand tu la frappes elle écoute ? T'es sûr ? Elle a vraiment compris ?". C'est une tentative d'influencer, et ça ne fonctionnera pas.

Il demande ensuite "et tu penses pas que si tu lui expliquais ce serait mieux ?

"Je sais pas ..."

Quand on tourne une question à la forme négative, c'est qu'on cherche à influencer la réponse de l'autre.

Et un autre enfant vient soutenir Adam en disant

"moi je suis d'accord avec Adam car ma mère elle s'en fiche et va regarder ses séries à la télé, et mon frère je le frappe et il dit "ok ok ok j'arrête".

Et ça ne s'arrête pas, une autre jeune fille en rajoute une couche.

Ce que tu peux déjà remarquer, c'est que tenter de faire changer d'avis ça ne fonctionne pas !

Et l'animateur essaye de faire prendre conscience à la jeune fille que, elle, elle préfère qu'on lui explique plutôt que d'être frappée quand elle n'écoute pas. Mais ça ne change rien, elle préfère taper parce que son frère continue même si elle explique.

Non, s'empresser de faire changer d'avis ne sert à rien. Ils ont BESOIN d'exprimer ce qu'ils vivent, et nous sommes là pour les écouter et les accueillir entièrement.

Pour comprendre qu'il y a d'autres solutions il faut commencer par comprendre la sienne, et les enfants savent dans quel but ils frappent ( se faire écouter) mais ne comprennent pas pourquoi c'est important pour eux d'être écoutés.

Avant de juger si une situation ou une action est bonne ou mauvaise, peut-être faut-il comprendre la cause de notre décision et de notre action. En mettant en lumière notre besoin, on peut envisager d'autres solutions.

Encore une fois, c'est difficile de ne pas laisser sa petite voix prendre le dessus, mais il y a des techniques qu'on verra un peu plus en bas pour aider les enfants à réfléchir.

Mais j'ai une première suggestion : la question initiale de Frédéric Lenoir était "comment sait-on qu'une action est bonne ou mauvaise ?". Il aurait pu commencer avec ça: "pour toi frapper ta soeur quand elle ne t'écoute pas, c'est une bonne ou une mauvaise action ? Et ne pas écouter son grand fère, c'est une action bonne ou mauvaise ? Pourquoi ?

On écoute l'enfant, on ne cherche pas à le faire changer d'avis, on réfléchit pour faire prendre du recul sur la situation vécue, tout en faisant le lien avec sa question. Là, je ne vais pas te mentir, il faut un minimum de formation pour ne pas être décontenancé. À mes débuts, je me serais liquéfiée et j'aurais détourné le sujet en passant à autre chose. Ce qui n'est pas plus honorable 😂

Alors pourquoi questionner et chercher à comprendre plutôt qu'éluder la réponse ou tenter de faire changer d'avis à l'enfant ? Ça développe ce qu'on appelle: la pensée réflexive, penser ce qu'on dit. C'est un peu comme quand on se regarde dans un miroir. On l'a vu dans la valise philo.

Et j'ai décelé un nouvel élément dans cette vidéo. L'enfant ne dit pas "quand ma soeur n'écoute pas je la frappe". Il dit "Moi quand je CONSEILLE ma soeur et qu'elle ne m'écoute pas, je la frappe". Frédéric Lenoir a tellement été frappé par la seconde partie de la phrase, qu'il en a oublié d'écouter l'enfant. En réalité l'enfant essaye autre chose avant de frapper. Ce n'est pas SA solution, c'est l'ultime.

Donc si toi tu as envie d'apporter cette écoute aux enfants, tu es au bon endroit ! Car tu les aideras bien plus que tu ne peux l'imaginer.

Pour travailler l'écoute, il y a autre chose à faire

👇

Les aider à expliquer ce que signifient les mots qu'ils utilisent

Ici, ce qui est important, c'est de savoir ce que veut dire le mot "écouter" pour l'enfant et pourquoi ils en viennent à frapper.

  • Pour se faire obéir ?

  • Pour se faire respecter ?

  • Pour se sentir compris ?

  • Pour imposer sa volonté ?

  • Pour attirer l'attention des parents pour qu'ils réagissent ?

  • Pour se défendre ?

Si on pose aux enfants la question "que veut dire écouter ?" et qu'ils répondent "ça veut dire obéir" on saura comment les aider à réfléchir.

Si son objectif est de se faire obéir, on pourra demander pourquoi il veut se faire obéir de sa petite soeur, est-ce qu'il a une bonne raison de vouloir se faire obéir, si la violence fonctionne, s'il y a d'autres façons de se faire écouter. Le tout sans émettre de jugement comme ce qui est fait dans l'atelier en disant "c'est dur ! Tu ne crois pas qu'il y a une meilleure façon de faire ?"

Nos jugements sont difficiles à entendre pour un enfant qui peut ne plus avoir envie de s'exprimer car il comprend bien qu'il doit changer d'avis, qu'il donne les mauvaises réponses. Et ce n'est pas notre objectif.

Alors comment faire ?

Il est primordial de l'aider à penser par lui-même grâce aux autres qui offrent des clés de lecture différentes sur un même problème.

Le challenge sera de faire taire sa voie intérieure et résister à la tentation d'imposer un autre point de vue aux enfants. Car en réalité, notre cadeau est d'avoir accès à plusieurs cerveaux qui vont aider chaque enfant à penser. Ce n'est pas à nous de les faire changer d'avis, les enfants s'en chargeront. Quand j'ai compris ça, ça m'a ôté d'un point IMMENSE !

JE n'ai pas à faire tout le travail. Moi, je dois simplement savoir écouter et poser les bonnes questions. Le reste : je décide de faire confiance aux enfants.

Une idée raciste ? Je fais confiance au groupe. Et moi j'ai quelques techniques de questionnement pour travailler les préjugés.

Une idée provocante ? Je fais confiance au groupe aussi.

Et si, nous, on sait poser les bonnes questions, c'est du pain béni !

En réalité, ce n'est pas parce qu'on dit aux enfants quoi faire qu'ils le font. Avec toute la sensibilisation sur le harcèlement scolaire, ça n'a pas l'air de diminuer. Pour changer de comportement, il faut faire des expériences. Et les idées, on peut les expérimenter, avec des activités, avec des jeux de réflexion, avec des expériences de pensée, et en écoutant les autres.

Pour que tu comprennes mieux, je vais te raconter une histoire que j'ai vécu avec mon fils de 7 ans.

Nous étions dans le bus. Mon fils voit que des voyants rouges s'allument quand on passe devant les portes. Je lui explique que ces voyants servent à savoir si quelqu'un est en train de sortir pour ne pas fermer les portes. Et lorsqu'on est trop avancé, les rayons détectent notre présence et les portes ne se ferment pas, ce qui empêche le bus de reprendre sa route.

Tu imagines comme mon fils était intrigué 😄

Je lui ai donc interdit de se mettre devant.

Il ne m'a pas écouté, et a testé par lui-même.

Ce n'est pas en disant ce qu'il faut faire ou ne pas faire que l'enfant apprendra, c'est en expérimentant par lui-même.

C'est pour ca qu'il faut laisser l'enfant faire l'expérience de pensée de façon collégiale, car c'est au contact des autres façons de pensée qu'il ouvrira son esprit.

Mais il est possible qu'il y ait un consensus, que tous les enfans pensent la même chose. Si c'est le cas, voici des questions que tu peux poser pour les aider à réfléchir, la technique de l'avocat du diable.

Reprenons l'exemple de l'atelier avec Frédéric Lenoir.

Voici des questions que nous pouvons poser aux enfants pour les aider à penser.

  • Si une personne ici n'était pas d'accord avec le fait qu'il faut frapper sa soeur pour qu'elle nous écoute, comment nous l'expliquerait-elle? Quels seraient ses arguments ?

  • Que lui répondriez-vous ?

  • Et que pourrait-elle vous répondre ?

On peut diviser le groupe en 2, et demander à une partie de se faire l'avocat du diable. Ils adorent ça, c'est un jeu pour eux.

On peut ensuite engager une discussion.

  • Est-ce qu'on peut forcer quelqu'un à nous écouter ?

  • Être écouté est-ce un besoin ? Pourquoi ?

  • Qu'est-ce qu'on ressent quand on ne nous écoute pas ?

  • Que se passerait-il si tout le monde tapait quand on ne l'écoute pas ?

  • Est-ce efficace de taper quand on ne nous écoute pas ?

  • Y a t-il d'autres solutions quand on ne nous écoute pas ?

Avec ces questions, je n'émets aucun jugement sur ce que disent les enfants. Je reste impartiale. Je permets aux enfants de se libérer d'un poids (car c'est difficile de ne pas se sentir écouté et respecté), et j'invite à penser différemment. En général, il y a toujours un enfant pour proposer un point de vue différent.

Ainsi, je n'impose pas mes idées ou mes jugements, je leur fais confiance en les laissant expérimenter grâce à l'expérience de pensée.

Je vais te donner un autre exemple.

J'étais en atelier philo avec des enfants en REP. Nous discutions sur la question "ça veut dire quoi réussir sa vie?"

Une jeune demoiselle dit "c'est savoir lire et écrire pour remplir sa feuille d'impôts tout seul".

J'ai desuite compris ce qu'elle disait. Issue d'une maman immigrée qui ne savait ni lire et écrire le français, je devais souvent remplir les documents administratifs pour elle. Et même si elle avait appris à écrire le français, elle avait honte de son écriture. Donc oui, je comprends ce que dit cette jeune fille.

Avec l'aide de ses camarades, au bout d'une heure d'atelier, elle a dit : "Mais en fait réussir sa vie ça veut dire faire ce qu'on aime et qui nous rend heureux".

J'avais simplement posé des questions et fait confiance aux autres enfants pour élargir son point de vue à quelque chose d'autre, et à la libérer de ce carcan. Et pour les aider à penser, je leur ai montré un magnifique court métrage, Alike, que tu peux trouver sur Youtube.

Frissons garantis !

Dans ce même groupe, après une série de 7 ateliers, voici le retour de 4 enfants:

"Même si j'ai de mauvaises notes, j'ai compris avec la philosophie que j'avais une autre forme d'intelligence qui m'aidera à faire de belles choses dans ma vie."

Diego

"Avant je n'avais pas confiance en moi, mais grâce à toi et à la philosophie, j'ai pris confiance en moi".

Jenna

"Je me sens mieux intégrée car j'ai vu que j'avais des qualités et que les autres m'acceptent telle que je suis"

Fatou

"J'ai compris des choses sur ma vie et je vois comment je peux colorer le monde".

Yanis

Rien que ça !

Et ce qui suit, c'est la trace indélébile de ce que la philosophie apporte aux enfants.

Petit exercice pour toi

Je te propose un court exercice.

Choisis une personne avec qui tenter l'expérience et qui va te raconter une anecdote, pendant 2min. Tu ne dois pas l'interrompre. Une fois qu'elle a fini, tu dois reformuler avec tes mots ce qu'elle a dit. Et vérifier auprès d'elle si tu as bien compris, et si tu as rajouté des choses qu'elle n'a pas dite.

Ensuite, inverse les rôles.

Tu pourras tester ton écoute et voir ce qu'on ressent si on est écouté et si on n'a pas été écouté.

Et tu peux le faire faire aux enfants !

J'espère que ce cours t'a plu. Est-ce que tu es prêt ou prête à passer à l'étape suivante ?